C'est dans la boîte
Quand je m'évade à vélo sur les routes de Franche-Comté, je freine dès que je trouve une boîte à livres. Et elles ne manquent pas, surtout dans les petits villages où elles fleurissent à grande échelle – parfois en lieu et place de nos vieilles cabines téléphoniques. Elles sont si mignonnes avec leurs étagères et leurs tuiles, vibrantes de couleurs et de promesses ! On jurerait qu'elles nous appellent !
Je saute alors de ma bécane, tout frétillant, impatient de découvrir dans quel imaginaire macère l'esprit de mes sœurs et frères comtois.
Le principe est simple : tu prends un livre, tu en déposes un autre. Ça, c'est la théorie. Mais dans la pratique, quand on est en itinérance comme moi, on se contente de piquer les bouquins. Ah le fourbe ! Ensuite, on rachète son âme en faisant une offrande à la boîte à livres la plus proche de chez soi (de préférence ce qui fait honte à votre bibliothèque, comme ce roman « vachement profond » d'Éric-Emmanuel Schmitt, généreusement offert par votre ex de l'époque...).
Alors, que lisent les Jurassiennes et les Jurassiens ? Vous avez envie de savoir, pas vrai ?
Ces boîtes à livres sont savoureuses, car elles révèlent souvent nos petits vices.
Les vices de mamie : les amours ancillaires de la collection Harlequin. En voici l'argument : une soubrette ingénue tombe en pâmoison devant un PDG / trader / riche héritier new-yorkais (cochez l'option qui vous plaît) au sourire carnassier (forcément carnassier), lequel va l'initier aux plaisirs du Scrabble.
Les vices de papy : Historia, la Grande Guerre, Napoléon, les collections de chars – bref, des trucs de burnes.
Et donc les héritiers rejettent avec une honte confuse ces concentrés de rêve d'une génération disparue dans les boîtes à livres.
Et ça continuera... Dans un demi-siècle, si les boîtes à livres existent encore, on aura bazardé votre exemplaire de La Femme de ménage (et vos descendants vous jugeront sévèrement. Pensez-y.)
On trouve également les classiques de l'Éducation Nationale. Molière, Flaubert, Maupassant et tutti quanti. Et je suis assez ému quand je retrouve griffonnées à l'intérieur de ces livres des annotations, des pensées vagabondes... et parfois même, derrière la page de garde, quelques signatures... Sophie Herteur, Terminale A. Martin Chouard, 1ère L. Où vit Sophie Herteur, maintenant ? Qu'a-t-elle fait de toutes ces connaissances littéraires ? Pense-t-elle encore souvent aux tourments de Mme Bovary ?
Il y a aussi les auteurs régionalistes : Bernard Clavel, André Besson.
Et un auteur aujourd'hui totalement oublié, qu'on trouve par pelletées entières dans les boîtes à livres de toutes les régions de France : Henri Troyat. J'imagine que ce sont des reliquats de CDI, de bibliothèques, qui moisissaient sur place à force de ne plus être empruntés. Troyat : un mystère total pour moi. Il semblerait que cet auteur ait connu un succès notable (Prix Goncourt, Académie Française à 48 ans... pas des gages de qualité, mais le signe d'une notoriété certaine) avant de sombrer dans l'oubli. J'ai fait une expérience sur le site de Radio France (une mine d'or : on y déniche une quantité considérable d'archives). Résultat : nada. Rien sur Troyat. Le néant. Depuis vingt ans, cet auteur n'a suscité aucun commentaire. Rien sur France Culture, pas même sur le créneau de minuit (à l'heure où d'ordinaire les animateurs de « France Cul » dissertent sur l'optimisme eschatologique du métaphysicien Frithjof Schuon). Pas même sur France Bleu... !
Parfois on trouve des pépites. Trouvé récemment à Ranchot : les Récits de la Kolyma. Mazette!C'est Noël avant l'heure. Hop, dans la sacoche du vélo !
Des trucs un peu cringe aussi... L'autre jour à Miserey-Salines, un exemplaire dédicacé (mais oui !) d'une anthologie de blagues d'Éric Naulleau (aïe). Mais si, Éric Naulleau, vous savez bien, chez Ruquier... le duo des z'Éric... non, pas le petit facho, l'autre... le gros facho, c'est ça.
Et parfois, des cartes postales. « Salut la jeunesse de Poligny ! Temps magnifique à la Bourboule. J'espère que ça roule pour vous ! » signé Olga Sonachitzé. Chère madame Sonachitzé, si vous souhaitez récupérer votre carte postale, vous pouvez écrire à la rédaction de Libres commères, qui se fera un plaisir de me transmettre votre requête. En attendant, cette carte postale, je la garde pour moi (et vous savez quoi ? ça me fait plaisir).
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À propos de l'auteur(e) :
Mathieu Maysonnave
Passionné de littérature et d'art, enseigne les maths. À la question "À quoi ça sert tout ça ?", répond : "Pourquoi ça devrait servir à quelque chose ?"