Culture

Du Minotaure à Avatar

Publié le 08 mars 2026 à 11:34 | Écrit par
Christophe Martin
| Temps de lecture : 04m41s

L’Éducation nationale gratifie chaque année les BTS 2ème année d’un thème différent pour l’épreuve de Culture Générale et Expression (CGE). 2016 : Je me souviens. 2017 : L’extraordinaire. 2018 : Corps naturel, corps artificiel. 2019, 2020 : Seuls avec tous. 2021 : A toute vitesse. 2022, 2023 : Dans ma maison. 2024 : L’invitation au voyage. 2025 : A table : formes et enjeux du repas. 

On sent chez ceux qui pondent ces thèmes une certaine prudence et le désir de ne pas trop coller à l’actualité afin d’éviter les sujets trop chauds. Mais l’Histoire est retorse, à moins que ce ne soit moi, et de ces vastes sujets sociétaux censés nous faire brasser beaucoup de culture G sans trop de danger pour l’Institution, surgit toujours, à un moment ou un autre, une question qui colle vraiment aux évènements et qui dérange. Ce fut notamment le cas du gilet jaune en 2020 : la chasuble anonyme et fonctionnelle devenait un étendard d’expression. J’en ai fait un sujet mémorable que certains n’ont pas oublié le jour de l’épreuve.

Pour la session 2026, « Les animaux et nous : imaginer, connaître, comprendre l'animal », invite à interroger en profondeur le lien complexe, ambivalent, parfois conflictuel, entre l'humain et l’animal. Je singe ici la pompe académique des circulaires, le style DASEN si on préfère. Parti sur les chapeaux de roues, je me suis retrouvé en ce début d’année à ramer pour entretenir le feu dans la chaudière : oui parce que, voyez-vous, si, en première année, on peut faire un peu ce qu’on veut, en deuxième année de BTS, l’enseignant est supposé fournir au candidat un bagage culturel suffisamment conséquent pour alimenter sa réflexion pendant les trois heures de l’épreuve pour qu’il ne s’échappe pas une heure après le début en laissant une copie quasiment blanche derrière lui. 

Et par conséquent cette année, nous interrogions le plus profondément possible la relation que nous entretenons avec l’animal. Sauf que… après un documentaire sur Jane Goodhall, « Chien Blanc » de Gary, une citation de Gandhi et deux ou trois bricoles sur le socle animal de notre humanité, je me suis retrouvé à court d’idées au retour des vacances de Noël : qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur faire lire d’ici le mois de mai ? J’en étais rendu à me dire que j’allais amener Gavotte, ma chatte, au boulot pour animer un peu le cours.

Et c’est là que je me suis penché sur la question des hybrides, vous savez, ces êtres mi-humains mi-bêtes. A priori, on allait nager entre la mythologie grecque et l’île du Docteur Moreau avec un passage obligé par « La Mouche » de David Cronenberg. Mais je suis tombé sur un article du Point (eh oui, tout arrive…) de Nathalie Lamoureux, daté de janvier 2024, qui chroniquait un ouvrage de Romain Simenel, ethnologue et auteur de « De l'hybride à l’espèce » paru aux Puf, 2023). Je cite : « C'est là toute l'originalité de cet ouvrage : explorer la genèse interconnectée des concepts d'hybride et d'espèce, dans la pensée scientifique et la création artistique, depuis la préhistoire, jusqu'à Léonard de Vinci, en passant par les Égyptiens et les Grecs. Il montre que le rapport entre l'hybride et l'espèce obéit, dans l'histoire, à des cycles bien précis. Certaines époques sont caractérisées par une abondance de figures hybrides, tandis que d'autres se focalisent sur la représentation de l'espèce. « Les périodes de changement de civilisation sont celles durant lesquelles ont été figurés le plus d'hybrides. [...] Beaucoup sont des combinaisons d'anciens dieux célébrés par une précédente civilisation. Leur production marque aussi le passage à une nouvelle vision du monde. [...] Les simiots (des créatures diaboliques ressemblant à un singe) apparaissent dans les légendes au moment des calamités, et donc de l'échec de l'Église. [...] La figure du singe étant une expression anticléricale notoire, les simiots paraissent aussi incarner la menace du rejet du clergé officiel par la population lors des périodes de misère. L'hybride est aussi un marqueur d'innovation, de nombreuses découvertes ou nouvelles techniques sont accompagnées par la production d'hybrides (horloge, automate). » 

L’idée est diablement séduisante. Durant les périodes de transition historique, l’humain traduirait son trouble par des représentations fantasmagoriques qui gomment la frontière, d’habitude assez nette en occident en tout cas, entre l’homme et l’animal, ou, et c’est là que ça devient plus actuel, entre l’homme et la machine. 

La citation de Gramsci, aujourd’hui galvaudée, a jailli dans mon cerveau : « Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître, et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres. » Car l’hybride, c’est ni plus ni moins un monstre. John Merrick tient plus de la citrouille que du pachyderme : on l’a pourtant surnommé « Elephant man ». Le monstre s’écarte de ce qu’on appelle l’espèce et franchit la frontière avec l’espèce d’à côté : cela va du Minotaure à Terminator, de l’homme-taureau au robot-humanoïde.

Si l’on en croit Romain Simenel, l’époque particulièrement troublée que nous traversons devrait donc accoucher d’hybrides. Et là, bingo ! Pas besoin d’avoir vu la série de James Cameron en entier pour penser aux Na’vis d’Avatar et à leur charmante petit queue. Cameron était déjà à l’origine de la série « Dark Angel » où la frontière entre l’homme et l’animal était poreuse. On parle souvent de fable contre l’impérialisme américain au sujet d’Avatar, alors que le troisième volet a pulvérisé le box office mondial, grevant le budget cinéma de millions de curieux qui n’iront pas voir autre chose avant longtemps, le 4ème épisode, qui sait ? Mais laissons Cameron à ses paradoxes. 

On ne s’étendra pas ici sur l’homme augmenté par la technologie mais c’est un fantasme qui nourrit le cinéma de type hollywoodien (Transcendance, Robocop, Titane, I,Robot…).

Je ne jette là qu’une piste d’investigation que je n’ai pas l’intention d’explorer moi-même. Et pour finir sur une note satirique que nous offrent les inénarrables scénaristes de South Park : dans la saison 27, Satan (mi-homme mi-bouc) entretient une relation et couche avec Donald Trump. Cherchez le monstre, cherchez le vieux monde.



À propos de l'auteur(e) :

Christophe Martin

Passionné de sciences humaines mais d'origine bretonne, je mets mes études en anthropologie et mon humour situationniste au service de mon action politique et sociale.

Formateur dans l'industrie et pigiste au Progrès
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