Politique Société

Nouvel essai non transformé pour Lagasnerie

Publié le 06 mai 2026 à 14:25 | Écrit par
Christophe Martin
| Temps de lecture : 09m13s

Ce texte est la version longue d’un article paru dans le numéro papier de mai.

Dans l'édito du mois d’avril 2026, je me réjouissais de la parution d'un nouvel ouvrage de Geoffroy de Lagasnerie. Je ne vous cacherai pas que le dernier m'a déçu. C'est malheureusement récurrent chez lui. Le philosophe, qui préfère qu’on le qualifie de théoricien, pose des questions qui m'intéressent parce qu'elles vont à rebrousse-poil de la doxa mais ses interrogations font long feu et me laissent en rase campagne, en pleine zone à défricher, sans piste carrossable ni sentier éclairé. Le dernier volet des quatre émissions proposées sur Blast pour résumer le propos du manifeste m'a même atterré par ce que je considère comme une inconséquence politique. Je recommande néanmoins de les visionner, tout comme je recommande La Dernière sur Radio Nova dont Lagasnerie est l’invité. Le sociologue, parce que le théoricien est également sociologue, s’y exprime vraiment bien et c’est un plaisir de l’écouter. Mais on peut également s’interroger sur le fait qu’un temps d’antenne assez conséquent sur des médias gauchistes mais pas révolutionnaires (mais également sur France Culture) soit accordé à Lagasnerie : ne représente-t-il finalement aucun danger pour le pouvoir ? Ses coups d’épée dans l’eau n’en troublent-ils finalement la surface que le temps d’amuser la galerie et de faire parler de bouquins qu’il publie dans des maisons d’édition pas vraiment confidentielles (le dernier est chez Flammarion et à la librairie Passerelle, je n’ai même pas eu besoin de le commander : il était en rayon) ? 

Revenons donc sur le point de départ. Il existerait selon Lagasnerie un impensé de la démocratie. C'est ainsi qu'il faut comprendre « l’âme noire » qui donne son titre à l'essai : « L'âme noire de la démocratie : manifeste pour un autre idéal politique ». 

Force est de constater qu'en démocratie, une majorité victorieuse impose sa décision à une minorité défaite. C'est la loi du vote, la loi démocratique du plus fort à laquelle on est bien obligé de se plier pour ne pas passer pour antidémocratique, un qualificatif que les républicains aiment bien coller dans le dos de leurs adversaires comme autant de cibles immanquables. La majorité qui a supplanté la majesté par le suffrage universel est devenu un horizon indépassable. Le grand geste politique, c'est le vote avec la prochaine élection pour toute perspective. 

Or le choix majoritaire par le vote est loin d'être la panacée. Lagasnerie donne l'exemple du mariage entre personnes du même sexe instauré en Californie avant d'être contesté par référendum (52%) en 2008, une décision démocratique cassée par un juge fédéral au nom de la constitution américaine. Si on est progressiste et qu'on marche dans le sens de l'Histoire et de l'évolution des mœurs, l'autorité légale apparaît dans ce cas plus juste que la volonté populaire. 

Note du rédacteur : le degré zéro du vote, c'est le sondage d'opinion à froid dont on trouve un exemple chaque jour dans la presse locale : Pensez-vous que le Pape puisse avoir un quelconque impact sur le règlement des conflits en cours ? Estimez-vous qu'Emmanuel Macron fera un bon coach sportif en maison de retraite ? D'autres formes vies dans l'univers : pour ou contre ? Ce qui rend ce sondage sans intérêt, c'est d'une part, l'incongruité des questions (les 2 et 3 sont de notre invention) et d'autre part, le manque d'informations pour se forger un avis raisonné (quelle est encore l'influence du Pape dans le monde ? Que sait-il du monde contemporain ? Lit-il au moins Libres Commères ?). 

Une majorité ignorante validera ainsi des choix éventuellement contraires à ses propres intérêts : il suffit que la présentation du problème à trancher soit biaisée. Or elle l'est continuellement par les mensonges des politiciens et des grands médias. Les deux sphères regorgent de pseudo-experts et les raisonnements les plus rigoureux sont systématiquement marginalisés : les discours migratoires mensongers qui nourrissent les passions xénophobes ont pignon sur rue quand les vrais chiffres sont rarement cités. Lagasnerie s'interroge à juste titre sur l'absence de sanctions pénales à l'encontre de tromperies manifestes. Il s'appuie également sur des enquêtes sérieuses pour affirmer que ce sont les forces réactionnaires qui diffusent le plus de fake news. Ça ne les empêche pas d'avoir le vent en poupe un peu partout, une impression d’ailleurs que le sociologue conteste en minimisant le rôle de la télévision. On le rejoint d’ailleurs sur ce point de vue matérialiste historique : plus que la propagande, ce sont les conditions de vie qui forgent la manière de comprendre le monde.

Lagasnerie soulève, avec une fausse naïveté assez savoureuse, des questions pertinentes : ne pourrait-on pas imposer un permis à points de la véridicité pour les politiques ? Tu mens, on t'enlève des points. Sans permis, tu es privé de parole. 

Le philosophe rappelle à juste titre que la loi Duplomb a été votée contre un panel non négligeable de scientifiques et de gens bien informés et par conséquent contre la santé publique par des élus télécommandés par la FNSEA (on en a des exemples locaux). Sur ce chapitre, il se demande pourquoi il ne pourrait pas y avoir un conseil scientifique qui, comme le Conseil constitutionnel, pourrait invalider une loi mais pour des raisons de véridicité. Ça ne paraîtrait antidémocratique qu'à ceux qui sacralisent la démocratie parlementaire dont on connaît les limites depuis sa création : sont souvent élus ceux qui mentent le mieux, ceux qui paraissent les plus crédibles, pas ceux qui présentent des vérités que la majorité n'a pas envie d'entendre.

On pourrait ajouter à ces constats la peur de l'inconnu qui cantonne une grande proportion de nos concitoyens dans l'enclos de l'idéologie dominante qui lui colle des œillères qui l'empêchent parfois même d'envisager un autre pré. Rien de particulier contre les ânes sinon qu'ils sont trop prudents et freinent des quatre fers quand il s'agit d'emprunter une autre voie que celle du manège.

Lagasnerie propose de soumettre le pouvoir législatif et exécutif à un contrôle par des instances scientifiques : les décisions politiques devraient être systématiquement soumises à une validation par un corps d'experts, à la manière d'un Conseil constitutionnel qui valide, ou pas, une loi. Remarquons toutefois que la chose est actuellement en de mauvaises mains parce que ce sont des fripouilles qui nomment ses membres. Mais peut-on parler de science en matière de droit ? Ou d’économie ?

Le philosophe valorise par ailleurs le principe de la convention citoyenne qu'il baptise « plate-forme d'élaboration spécifique », une formule pas très heureuse à mon avis. Mais le principe reste le même que celui du jury populaire : on tire au sort un panel de citoyens qu'on informe de manière la plus complète possible et qu'on encourage à débattre. 

Contrairement à l'Assemblée nationale qui est devenue un champ de joutes oratoires où personne ne s'écoute, ces assemblées réfléchissent, délibèrent et produisent de la pensée. On a observé que ces groupes de personnes représentent au départ les proportions d'a priori de la société dont ils sont extraits. Les échanges avec des experts et entre eux amènent au fur et à mesure les courants de pensée à se resserrer (et non à s’éparpiller) et à se gauchiser (à devenir plus progressistes). L'exemple de la convention citoyenne sur le climat est parlant : ses propositions ont été saluées par les écolos et LFi et vilipendées par la droite. 

Jusqu'ici, on ne peut qu'être d'accord avec Lagasnerie qui n'apporte rien de très nouveau mais il a le mérite de poser clairement le problème de la majorité et de la justice, de l'opinion tout faite et de la science paradoxale, du jugement hâtif conservateur et de l'intelligence collective progressiste. Il ne donne pas de solution clé en main mais invite le lecteur à s'interroger sur les fondements même du modèle politique par lequel nous sommes aliénés, c'est à dire prêts à le défendre même s'il joue contre nous. Là-dessus, rien à reprocher à l’agitateur d’idées. Lagasnerie pose les impasses de la démocratie parlementaire, les contraintes du principe de majorité et la nécessité d'éclairer le débat pour aboutir à des solutions novatrices et intéressantes. Je vous renvoie à ce propos à ce qu'Un Radis Noir écrivait sur ce site à propos du co-bât.

En revanche, ce qui constitue la dernière émission sur Blast et la dernière partie de son livre me paraît beaucoup plus problématique. S'appuyant sur l'exemple de Thoreau, parti exercer sa liberté dans les bois à la moitié du XIXe siècle américain (plus de 10 ans avant la Guerre de Sécession), Lagasnerie ouvre, comme un possible, l'idée d'une sédition et d'une migration pour ne pas avoir à cohabiter avec une majorité oppressive ni à imposer ses vues à un autre récalcitrant. La France des trois blocs politiques pourrait ainsi se partitionner en trois pays indépendants avec des régimes différents : le NPA a déjà fait savoir qu'il se réservait toutes les îles bretonnes pour se saucissessionner à volonté. Lagasnerie envisage également la possibilité de sociétés parallèles ne se pliant pas aux mêmes lois sur un même territoire. Comment ? La question reste en suspens. Lagasnerie s'appuie sur l'exemple des Blacks Panthers et de la Catalogne, trouve des pistes dans le droit commercial mais se montre, à mon avis, très léger sur cette question. Il lance des idées sans mesurer les conséquences de ses propositions. Juste une question  : il propose par exemple de laisser un réfractaire à la Sécurité sociale de vivre sa vie de non-cotisant et par conséquent de non-assuré. Pour la réintégrer quand  ? Ou mourir de manque de soins sur le parking d'une clinique privée ? Cette idée libertarienne (qu'il ne partage d'ailleurs pas) manque cruellement de réalisme : la solidarité obligatoire est tout de même préférable à une liberté jusqu'au boutiste. 

Il manque en outre au philosophe une dimension historique charnelle, l'attachement au pays et au lieu de la plupart de l'humanité. Sa proposition hors sol omet une part importante de l'être humain : on ne se déracine pas si simplement que cela et quitter une terre est un déchirement pour beaucoup. La culture y est enracinée. 

Cette sécession peut faire penser à une page sombre de l'histoire du nord du sous-contient indien (partition Inde vs Pakistan et Bangladesh). Lagasnerie cite l'exemple de la Gatalogne : il ne peut ignorer que les indépendantistes catalans ne l'étaient pas au seul nom de la liberté mais pour des raisons un peu plus bassement économiques, comme un enfant enrichi qui planterait sa famille pour ne pas avoir à l'aider financièrement. Pas très républicaine, cette manière d'agir !

De plus, le libertarianisme de Lagasnerie l’entraîne vers une balkanisation, non pas ethnique certes, mais politique, un « zadisme » totalement utopique où le territoire risque bien de se morceler pour aboutir in fine, à des lopins de terre claniques ou des quartiers de droit privé. Je caricature et Lagasnerie sait qu'il manipule encore des abstractions. Même si sa démarche de remise en question est louable la plupart du temps. Si la majorité démocratique semble être une nécessité d'ordre pratique, elle ne représente pas non plus une fin indépassable de l'Histoire en l'état. 

S'il n'est pas question de revenir à une aristocratie qui a montré ses limites depuis longtemps, le RIC à tire larigot n'est pas non plus une solution miracle. Il est nécessaire de remettre de la qualité, c'est à dire de la connaissance et de l'échange dialectique dans le débat préparatoire à un éventuel vote. Lagasnerie en est bien conscient et il fait des remarques intéressantes à ce sujet et sur la nécessité de « constitutionnaliser » les avancées, la méthode du cliquet pour une fois utilisée à bon escient.

Pour conclure, Lagasnerie offre un « manifeste » facile à lire et bien illustré. Les deux heures d'émissions se laissent également regarder avec un certain plaisir. Le Dernière lui offre l’occasion de faire des remarques vraiment amusantes sur le « matinalisme ». Le philosophe est un orateur clair et un bon communiquant. Il rassemble beaucoup d'idées qu'on trouve d'habitude plus éparses mais il n'approfondit pas assez chacune d'elles. Certes il parle de manifeste et on comprend bien que rien n'est définitif. Il aurait néanmoins suffi d'un co-bât avec quelques comparses pour mettre à l'épreuve certaines pistes et éviter de s'y enliser. 



À propos de l'auteur(e) :

Christophe Martin

Passionné de sciences humaines mais d'origine bretonne, je mets mes études en anthropologie et mon humour situationniste au service de mon action politique et sociale.

Formateur dans l'industrie et pigiste au Progrès
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